Au-delà de cette interdiction, l’affaire relance une question devenue récurrente en Afrique : où s’arrête la liberté éditoriale et où commence le mépris dans la manière de parler des institutions et dirigeants africains ?

Une liberté de ton qui provoque de plus en plus de réactions

France 24 revendique une information indépendante et le droit de qualifier les événements politiques selon ses critères journalistiques. Mais certains gouvernements africains lui reprochent depuis plusieurs années un traitement qu’ils considèrent comme orienté, condescendant ou irrespectueux.

La Guinée n’est d’ailleurs pas le premier pays à entrer en conflit avec la chaîne.

En mars 2023, le Burkina Faso avait suspendu France 24 après la diffusion d’éléments issus d’un entretien avec le chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Les autorités burkinabè avaient accusé la chaîne d’offrir un espace de légitimation aux groupes terroristes. France 24 avait fermement contesté cette accusation et défendu son professionnalisme.

Au Mali, France 24 et RFI avaient déjà été suspendues en 2022 à la suite d’accusations des autorités maliennes concernant leur couverture des forces armées. Au Niger, les deux médias français ont également vu leur diffusion suspendue après le changement de pouvoir de 2023.

« Président putschiste » : information factuelle ou qualification provocatrice ?

C’est désormais en Guinée que le vocabulaire employé par France 24 provoque une rupture.

Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir à la suite du coup d’État du 5 septembre 2021 contre Alpha Condé. Ce fait historique peut être rappelé et contextualisé. Mais le choix de désigner aujourd’hui directement le chef de l’État par l’expression « président putschiste » constitue une qualification éditoriale particulièrement chargée.

Pour les autorités guinéennes, la limite a été franchie. Pour les défenseurs de la liberté de la presse, à l’inverse, un gouvernement ne devrait pas pouvoir décider du vocabulaire qu’un média emploie pour raconter son accession au pouvoir. Cette tension entre respect des institutions et indépendance journalistique est précisément au cœur de l’affaire.

Une question de respect et de réciprocité

Le véritable débat dépasse donc France 24.

Un média international doit-il pouvoir employer n’importe quel qualificatif à l’égard d’un chef d’État au nom de sa liberté éditoriale ?

Et inversement, un gouvernement doit-il pouvoir couper entièrement un média parce qu’il considère un terme comme offensant ou politiquement orienté ?

Des organisations de défense de la presse ont déjà critiqué les précédentes suspensions de France 24. Human Rights Watch et le Comité pour la protection des journalistes avaient notamment estimé, lors de la suspension burkinabè de 2023, qu’une interdiction générale constituait une atteinte disproportionnée à la liberté d’information.

Mais les critiques adressées aux médias internationaux ne peuvent pas davantage être balayées automatiquement. Les médias étrangers qui couvrent l’Afrique disposent d’une influence considérable sur la perception internationale du continent. Leur choix des mots, des invités, des images et des angles éditoriaux mérite donc lui aussi d’être interrogé publiquement.

L’Afrique réclame aussi le respect de son récit

L’accumulation des conflits entre France 24 et plusieurs gouvernements africains traduit surtout une transformation profonde du paysage médiatique du continent.

Une partie des opinions publiques africaines ne veut plus que le récit de leurs pays soit principalement construit depuis Paris, Londres, Washington ou ailleurs. Elles réclament davantage de médias africains puissants, capables de raconter leurs propres sociétés, tout en conservant une exigence essentielle : la critique des médias étrangers ne doit pas conduire à supprimer le pluralisme, et la liberté de la presse ne dispense pas les journalistes de rigueur, de contextualisation et de responsabilité dans le choix des mots.

L’affaire guinéenne pose finalement une question qui dépasse largement Mamadi Doumbouya et France 24 :

Informer l’Afrique, oui. Mais qui fixe la frontière entre critique journalistique, qualification politique et manque de respect ?